Imaginez un Yéménite en costume traditionnel, vêtu d’une longue tunique blanche, portant une large ceinture ornée du grand poignard à bout recourbé appelé « djambia », et, fixé sur la même ceinture, un téléphone portable !
Voilà le paradoxe du Yémen : rien n’a changé depuis la nuit des temps et le pays se trouve projeté dans la modernité la plus actuelle.
Nous avons effectué ce voyage fin octobre et début novembre 2005. Alors que, en France tout le monde nous mettait en garde contre les dangers de ce voyage (régions peu sûres, risques d’enlèvements de touristes, etc.…), les Yéménites nous félicitaient d’être bien à l’abri chez eux cependant que la révolte éclatait partout en France ! C’était en plein pendant la crise des banlieues.
Comme quoi les choses sont relatives et il est toujours hasardeux de généraliser. Il n’en demeure pas moins que nous avons pris soin d’éviter certaines régions fortement déconseillées ou interdites par les autorités, et que de nombreux barrages routiers tatillons mais destinés à nous protéger ont sensiblement gêné nos déplacements.
Le Yémen est un pays grand comme la France situé au sud de la péninsule arabique et peuplé de dix neuf millions d’habitants. Frontalier de l’Arabie Saoudite et du sultanat d’Oman, il est bordé à l’ouest par la mer rouge et au sud par l’océan indien, faisant face à la corne de l’Afrique. Grand carrefour maritime et traversé par la route de l’encens le pays a subi toutes sortes d’influences : africaine ou indienne notamment et l’ambiance y est très différente de celle des pays arabes du pourtour méditerranéen.
Ajoutons que le Yémen possède une architecture exceptionnelle et unique au monde parfaitement préservée, que ce fut un pays de prédilection pour des aventuriers comme Arthur Rimbaud, Joseph Kessel ou Henri de Monfreid, qu’il abrita le royaume (légendaire ?) de la reine de Saba, que sa stabilisation politique est récente – l’unification remonte à 1991 et la dernière guerre civile à 1994 – et nous avons tous les ingrédients du voyage le plus extraordinaire et le plus dépaysant qui soit.
L’avion nous dépose à Sanaa, la capitale, établie au nord ouest du pays sur un large plateau entouré de montagnes à deux mille quatre cents mètres d’altitude. Le climat est tempéré par cette altitude, les nuages venus de la mer rouge fournissent une humidité suffisante aux cultures ce qui valut à cette région le surnom d’« Arabie Heureuse ».
La vieille ville de Sanaa est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Joseph Kessel la décrit dans « Fortune carrée » : « Les maisons forment des alignements sévères. Elles sont hautes de cinq et six étages et faites de pierres si bien ajustées qu’elles tiennent sans ciment ni mortier depuis des siècles. Des bandes de chaux vive éclairent les murs gris et séparent les rangées de fenêtres aux verres multicolores. Chacune a l’air d’un palais et d’une forteresse. Et les ornements de bois ouvragé, sculpté, dentelé avec une habileté et une patience infinies, donnent une grâce étrange à cette vigueur minérale. »
La vieille ville est encore entourée partiellement de remparts et on pénètre à l’intérieur par Bab al Yaman, la porte du Yémen. Là commencent les souks, nombreux dans toutes les ruelles, et une intense activité règne à l’intérieur comme à l’extérieur de la porte. Comme nous sommes en période de Ramadan la fébrilité gagne en intensité et atteint son maximum vers 17h30, juste avant la tombée du jour, spectacle que nous savourons chaque soir avec la même gourmandise.
Soudain les rues se vident et nous flânons au hasard en attendant le retour de l’activité. C’est là que nous avons rencontré un personnage très digne, parlant français, très aimable, mais qui gâcha rapidement notre relation en nous remettant des documents, en français toujours, destinés à nous convertir à l’Islam !
Après deux nuits à Sanaa il faut songer à commencer notre périple. Nous prenons l’autobus pour Hodeïda, grande ville de la Tihama, la plaine côtière de soixante kilomètres de large qui borde la mer rouge. Ici le climat est chaud et humide, assez malsain et difficile à supporter. La route traverse la montagne et nous passons à côté de villages perchés dans des sites vertigineux où nous n’aurons pas le temps de nous arrêter ; ce sera le point faible de notre voyage et une bonne raison pour y retourner et découvrir aussi les cultures en terrasses.
Hodeïda ne présente pas un grand intérêt mais c’est l’étape obligée pour nous rendre au marché de Bayt al Faqih qui a lieu chaque vendredi et qu’on dit être le plus extraordinaire du Yémen. C’est là que depuis le XVIIIème siècle se pratiquait le négoce du café, nous sommes dans la région de Mokha, un nom qui vous dira sans doute quelque chose. Depuis, le café a été supplanté par celui de l’Amérique du sud, Mokha est en ruine, mais le marché de Bayt al Faqih reste florissant.
Des commerces de toutes sortes bordent un dédale de ruelles : marchands de télés d’un autre âge, vêtements bien sûr, tailleurs avec la machine à coudre sur le trottoir, brocanteurs, marchands de poignards, poteries, vannerie, ceintures, meubles, charbon de bois, moulins pour presser l’huile de sésame. Et nourriture : gâteaux, dattes, volaille et poussins, boucher découpant la viande sur un billot de fortune, au milieu d’une foule bruyante et colorée. Ici les femmes ne sont pas voilées et portent de robes multicolores et de petits chapeaux de paille.
Et puis nous débouchons sur un vaste champ de foire où s’échangent toutes sortes d’animaux : bœufs, chèvres, moutons, chameaux ; la foule encore, exclusivement d’hommes cette fois, et des camions, sous un soleil ardent. Tous les sens en éveil nous recueillons odeurs, bruits, images, nous photographions tout ce qu’il est possible et après deux heures de fièvre intense c’est en nage, épuisés mais heureux que nous retrouvons notre chauffeur et son minibus.
Nous partons maintenant direction Zabid.
Zabid fut une ville d’une grande prospérité à l’époque du moyen-âge. On y comptait plus de cinquante universités, c’est ici que l’on inventa l’algèbre (qui vient de l’arabe Al-Jabr)
Son déclin commencé au XVIème siècle n’a pas cessé depuis. Son classement récent au patrimoine mondial de l’UNESCO donnera peut-être le signal de sa préservation s’il en est encore temps. On y devine des merveilles, mais dans quel état d’abandon ! Ici, Pasolini tourna son film « Les mille et une nuits ».
Point positif de Zabid : nous dormons dans un hôtel typique (funduk) très bien aménagé avec des lits traditionnels en raphia tendu, le lavabo est dans la cour, l’eau de la douche est chauffée au soleil et d’ailleurs il n’y a pas d’eau froide. Une tente bédouine est dressée dans la cour où nous tenons salon, allongés dans des coussins.
Descendant toujours vers le sud nous repartons maintenant vers Taez. C’est une grande ville moderne de 600.000 habitants. A 1400m d’altitude nous allons retrouver un climat tempéré et respirer un peu. Sur la route, dans un village, notre taxi, une 504 Peugeot break dernier cri 1970, est victime d’un accident matériel sans gravité. La voiture est immobilisée, une foule rigolarde nous entoure et, immédiatement, un autre taxi apparaît. Pas le temps de comprendre ce qui nous arrive, nous changeons de voiture et nous repartons.
Nous n’en menons pas large car le taxi est dans un grand état de délabrement et le chauffeur se prend pour un pilote de course, sur une route sinueuse de moyenne montagne. C’est avec un grand soulagement que nous atteignons Taez sains et saufs.
Après les émotions du voyage nous passons une soirée tranquille à Taez. En altitude l’air est plus respirable que dans la plaine. En visitant la ville et en cherchant le bureau de poste, nous constatons que le plan du « Petit Futé » est incorrect, rions franchement dans un magasin de vêtements où des femmes voilées choisissent des tenues érotiques et sirotons des jus de fruits frais dans un grand café du centre.
Puis la nuit tombée nous montons vers la citadelle pour découvrir un quartier résidentiel et des illuminations dans la montagne.
Le lendemain matin nous prenons le départ pour Aden, toujours en taxi collectif 504, mais le voyage cette fois est beaucoup plus paisible. Aden est une ville éclatée en plusieurs quartiers. Nous logeons à Crater qui, comme son nom l’indique, correspond au centre d’une zone volcanique escarpée. Sur ces pentes les anglais qui ont occupé le site jusqu’en 1967, ont installé une série de citernes destinées à recueillir l’eau en cas de fortes précipitations pour la restituer au long de l’année dans le réseau urbain. Cet ensemble est aujourd’hui désaffecté et transformé en jardin public fort bien entretenu.
Au débouché du canal de Suez, sur la route des Indes et du cap de Bonne Espérance Aden était le second port du monde dans les années cinquante, derrière Londres. Capitale de la république socialiste du Yémen du Sud de 1967 à 1991, c’est la seconde ville du pays, la plus cosmopolite et la plus ouverte : indiens, somaliens, éthiopiens ressortissants des pays de l’est….C’est le seul endroit où on m’a demandé si j’étais russe !
Mais le clou du voyage, la cerise sur le gâteau, c’est que nous logeons au « Ranbow Hôtel », l’immeuble où vécut Arthur Rimbaud lorsqu’il séjourna à Aden, et même nous couchons dans la chambre où il travaillait.
Malgré la déco kitsch et la propreté très relative de l’endroit c’est une grande émotion de se trouver là. Debout sur le lit je déclame Ophélie :
« Oh pâle Ophélia, belle comme la neige, oui tu mourus enfant par un fleuve emportée… »
cependant que des petits rongeurs s’éclipsent le long des murs, affolés par ce remue-ménage.
Sur le palier quelques gravures évoquent le poète et nous croisons un groupe de touristes chinois dans les couloirs.
Nous nous promenons dans la ville, visitons les citernes sur la hauteur, puis, en cherchant le bord de mer nous découvrons par hasard le marché au poisson. Une merveille, un régal photographique !
Des petites barques à moteur sont alignées dans une crique. Des hommes, avec de l’eau jusqu’à la taille, font la navette entre les barques et la rive ramenant à chaque voyage un thon dans chaque main.
A peine débarqués les poissons sont dépecés sur place et vendus en morceaux immédiatement, ou alors emportés dans des camions ou des voitures particulières. Certaines démarrent avec une queue de thon qui dépasse du coffre. Le spectacle est total car il y a là de nombreux badauds, les poissonniers s’interpellent, l’ambiance est à la fois fébrile et festive.
Nous prenons beaucoup de photos mais le soir tombe vite, le marché se termine, la place sera bientôt abandonnée à un important bataillon de chats qui attendait pour effectuer le nettoyage.
Après avoir admiré le coucher de soleil sur Crater nous rentrons dans la chambre d’Arthur (nous sommes intimes maintenant) car nous voulons partir tôt le matin pour gagner l’Hadramaout à six cents kilomètres à l’est. Hélas (ou heureusement) les taxis vont refuser de nous emmener dans cette direction car nous n’avons pas les papiers nécessaires et il nous faudrait une escorte. La route traverse la région rendue célèbre depuis par l’enlèvement de quatre touristes.
Nous sommes donc contraints de retourner vers Sanaa, pour nous procurer un laissez-passer auprès de la police touristique et pouvoir partir en bus vers Shibam, Hadramaout.
Chaque parcours est une histoire à part entière. De Aden à Sanaa soit 350km nous avons eu deux pannes de moteur que le chauffeur répare avec l’aide des passagers, nous nous sommes arrêtés pendant une heure pour visiter une colline servant de réservoir, puis, le chauffeur étant pris de somnolence, nous avons fait la sieste à l’ombre sur le bord de la route.
Dans le taxi nous formons une communauté ; nous sympathisons pour quelques heures avec les autres passagers, il y a un jeune couple, un somalien parlant italien, un jeune homme porteur d’une kalachnikov,……. et le conducteur est d’une gentillesse extrême.
A Sanaa nous retrouvons notre quartier, on est un peu comme chez soi. Autorisation de circuler et billet d’autobus en poche, nous nous couchons de bonne heure car le départ est à six heures le lendemain. Le voyage en bus se fait en toute quiétude, nous passons les barrages de police sans difficultés et nous sommes à destination en début d’après-midi.
L’Hadramaout est la vallée fertile d’un wadi situé dans le désert à six cents kilomètres de Sanaa. La région compte deux cents mille habitants et trois villes : Shibam, Seyun et Tarim. Nous logeons à Seyun située au milieu et la seule possédant des hôtels dignes de ce nom. Il règne ici une ambiance survoltée car c’est la fête de l’Id qui marque la fin du Ramadan, la nuit sera agitée et blanche pour beaucoup d’habitants.
Au matin, alors que tout le monde dort enfin, nous partons en taxi pour visiter Shibam située à quinze kilomètres de là, un peu plus bas dans la vallée. Shibam est un ensemble architectural extraordinaire, unique au monde, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1984.
C’est la perle de notre voyage, probablement le site le plus extraordinaire de l’Arabie. :
Imaginez un ensemble compact de cinq cents maisons tours de cinq à huit étages, aux allures de gratte-ciels, serrées les unes contre les autres derrière des remparts. Construites et reconstruites en pisé au cours des siècles, notamment lors des inondations provoquées par les crues du wadi. Certaines maisons mesurent jusqu’à trente cinq mètres de hauteur.
Les fenêtres sont garnies de motifs de bois remarquablement sculptés et entourées d’un décor blanc à la chaux, les serrures sont également en bois.
Shibam est surnommée « la Manhattan du désert »par les voyageurs.
Dès huit heures du matin nous flânons dans la ville déserte. Tout le monde dort, elle nous appartiendra jusque vers midi ; seuls quelques chèvres broutant et un âne aperçu au coin d’une ruelle troublent notre quiétude. Puis les gens commencent à se lever, nous jouons à la marelle avec des enfants en pyjama, les boutiques d’antiquaires ouvrent leur porte….
Nous resterons jusqu’à la nuit tombée après avoir admiré le coucher de soleil.
Le lendemain il nous reste à visiter Tarim. La ville possède de grandes maisons de style indien, comme la grande mosquée blanche avec son minaret carré de 56 mètres de hauteur. C’est le grand jour de la fête, tout le monde est sur son trente et un.Les filles portent des robes de cérémonie et les garçons sont en costume. On dirait la sortie de la messe un dimanche de Pâques. Nous rentrons assez tôt à Seyun, chargés en stop par un car de touristes roumains!
Car il faut préparer notre retour à Sanaa et çà ne s’annonce pas bien du tout, les bus ne circulent pas pendant les jours de fête, ce que nous n’avions pas prévu. Nous allons faire le voyage de retour en taxi collectif, un voyage interminable sous une chaleur accablante, arrêtés et contrôlés à chaque check point (il y en a une quarantaine).Heureusement nous sommes pris en charge et protégés par notre chauffeur : Adel, je sais que tu ne liras jamais ce que j’écris ici, mais je veux t’exprimer à nouveau notre reconnaissance et combien ton amitié nous réchauffe le cœur encore aujourd’hui. Retour à Sanaa, toujours le même enchantement.
Il nous reste deux jours avant le départ en avion et quelques visites à effectuer :
-D’abord le wadi Dhar ou palais du Rocher, à quinze kilomètres de Sanaa, qui est un des symboles du pays.
-Puis Kawakaban à trente kilomètres à l’ouest, nid d’aigle planté sur un piton rocheux, protégeant la ville de Shibam (homonyme de celle du désert.
Et c’est la fin de ce voyage magique, en se faisant la promesse de revenir ,
Inch Allah !